Réforme de la formation des maîtres et des concours de recrutement : le problème reste entier.

 

Les ministres Darcos et Pécresse ont publié le 15 janvier un communiqué de presse commun sur l'application de la réforme de la formation des maîtres et des concours de recrutement.
Une fois de plus, les personnes concernées apprennent par la presse les mesures qui sont prises, ce qui est le signe de l'absence totale de concertation préalable.
Si des gens de bonne foi peuvent croire que cette annonce représente des "avancées" sur ces dossiers, ce ne peut être selon moi qu'en raison d'une lecture superficielle du texte, ou alors sur la foi d'interprétations complaisantes qui ont pu en être données par d'autres.

La réalité est qu'AUCUNE réponse sérieuse aux multiples questions qu'avaient soulevées les textes antérieurs n'est apportée.
Au contraire, le communiqué fait apparaître de façon éclatante que la seule et unique motivation qui a guidé ses auteurs est la volonté d'appliquer À TOUT PRIX et dans n'importe quelles conditions le nouveau système, DANS SON ENSEMBLE, dès la rentrée de septembre 2009.

Alors qu'un calendrier raisonnable de discussions, de consultations, de réflexions, de mise en place progressive d'une réforme bien préparée aurait été parfaitement possible, on nous impose des mesures absurdes et un calendrier absurde avec la certitude d'avoir à constater des dégâts considérables dès la mise en application de cette contre-réforme. Des responsables sérieux et soucieux avant tout de l'intérêt des élèves et des étudiants auraient pu envisager, par exemple :

- en 2008-2009 : présentation en tout début d'année des projets dans leur ensemble (et non par une alternance de rumeurs savamment orchestrées et de communiqués de presse successifs révélant des bribes d'un dispositif dont il est clair que personne, pas même ses promoteurs, n'a une vue d'ensemble cohérente) ; puis discussions, débats, consultations, contre-propositions, négociations, et adoption d'un dispositif bénéficiant d'un consensus assez large ;
- en 2009-2010 : mise en place de nouveaux M1 conformes à la future organisation envisagée, et maintien des concours sous leur forme actuelle ; et pourquoi pas expérimentation de quelques nouveaux dispositifs des futurs M2.
- en 2010-2011 : mise en place des nouveaux M2, éventuellement de nouveaux concours avec des mesures transitoires appropriées et bien réfléchies ;
- en 2011-2012 enfin : entrée dans le régime de croisière du nouveau système.

Au lieu de cela, on essaye de nous imposer au pas de charge un système qui fait pratiquement l'unanimité contre lui, avec des mesures transitoires qui frisent le ridicule.

Mais venons-en au communiqué des ministres.

En fait tout est dit dès la première ligne du texte : "Le président de la république a décidé que".
Devant le fait du prince, que peuvent peser les innombrables remarques, commentaires, suggestions, mises en garde, pétitions, demandes de moratoire, etc. que les personnes et institutions LES PLUS DIVERSES ne cessent d'émettre depuis des mois ?

Le texte du communiqué a de toute évidence été rédigé dans la plus grande précipitation. En témoignent les nombreuses maladresses (pour ne pas dire plus) dans la rédaction, mais aussi, et plus sérieusement, le caractère hétéroclite et bâclé de l'ensemble des mesures transitoires qui sont proposées.

Par exemple, les dérogations annoncées pour les inscriptions à la session 2010 des concours sont telles qu'un étudiant inscrit en M1 en 2008-2009 mais pas au CAPES, qui n'obtiendrait qu'une validation partielle de son année de M1, ne pourrait ni s'inscrire en M2 ni se présenter au CAPES en 2010. Ce cas est pourtant très banal.
Une réflexion tant soit peu sérieuse sur ces dispositions transitoires aurait bien sûr permis de déceler ce genre de choses.

Il est aussi remarquable que des gens qui n'ont que le mot autonomie à la bouche n'hésitent pas une seconde à demander aux universités de décerner des ECTS de M1 à certains étudiants et/ou de les inscrire dans des M2, dans des conditions pour le moins discutables et qui ne contribueront pas précisément à donner de ces nouveaux diplômes une image de sérieux et de rigueur...
Ceux qui craignaient que les masters pour l'enseignement soient des diplômes de seconde zone en ont une illustration plus tôt que prévu !
Le fait que la CPU ait donné son accord pour ces tripatouillages n'est pas très encourageant.

Quant aux mesures destinées à répondre à l'inquiétude générale sur les conséquences sociales du nouveau système, elles sont tout simplement dérisoires.
Dans le meilleur des cas (et cela ne concernera qu'un très petit nombre de personnes), la rémunération que pourra espérer un étudiant déjà boursier sur critères sociaux s'élèvera à 6949 euros (en plus de sa bourse) pour l'année de M2. Cette somme doit être comparée à la rémunération que perçoivent encore cette année TOUS les stagiaires de deuxième année d'IUFM (plus de 16000 euros net).

Enfin, et c'est certainement à mes yeux ce qu'il y a de plus scandaleux dans le communiqué, c'est le mot "GRATIFICATION" qui a été utilisé pour désigner la somme d'environ 3000 euros que percevraient les étudiants bénéficiant d'un stage en responsabilité d'une centaine d'heures (au plus 108, dit le texte).
Notons au passage qu'aucune garantie n'est donnée sur la possibilité réelle de faire un tel stage pour tous les candidats aux concours.

Ceux qui ont osé parler de gratification devraient AVOIR HONTE.
Voici ce que mon Petit Robert (de 1984) donne comme définition de ce mot (je recopie intégralement, et c'est moi qui souligne) :

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GRATIFICATION :
1. Somme d'argent donnée à quelqu'un
EN SUS DE CE QUI LUI EST DÛ. V. Cadeau, don, libéralité, pourboire, récompense.
Gratification de fin d'année. V. Étrennes.
Gratification cachée, illicite. V. Dessous (de table), pot-de-vin.
- Spécialement : Ce qui est fourni par un employeur
en sus du salaire. Gratifications diverses remises aux ouvriers (V. Prime), aux vendeurs (V. Guelte).

2. Terme didactique de psychologie : Ce qui gratifie.
"Toute sincérité mérite un peu d'attention, une petite gratification" (Sarraute). Opposé à frustration.

ANTONYME : Retenue

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Bien plus que la preuve ainsi donnée (s'il en fallait une) que le système de formation professionnelle en situation assortie d'un SALAIRE est définitivement et entièrement abandonné, ce qui est profondément choquant dans le recours à ce mot "gratification", c'est le mépris dont il témoigne de la part de nos deux ministres pour l'ensemble des étudiants qui veulent exercer le métier d'enseignant.
Bonnes gens, vous ferez (peut-être) un stage en responsabilité. Pour cela RIEN NE VOUS SERA DÛ.
Mais dans notre magnanimité, nous consentons à vous donner un POURBOIRE. Ce sera notre CADEAU. La LIBÉRALITÉ du système libéral.


Je ne trouve rien d'autre à dire que : c'est écoeurant.



En conclusion, il me semble que nous sommes arrivés au stade où il ne sert plus à rien de voter une (n+1)ème motion ou de signer une (k+1)ème pétition, de réclamer le dialogue et la négociation. La réponse est claire : "ils" n'en ont que faire.

La situation est la même pour les autres dossiers qui préoccupent la communauté universitaire. À propos du statut des enseignants-chercheurs, la ministre a adopté la même tactique : faire mine de concéder des "avancées" qui n'en sont pas et continuer son passage en force. Quant à la destruction méthodique de la recherche publique, elle se poursuit aussi allègrement.

Je crois qu'il est temps pour les universitaires de passer à un autre niveau de protestation.
Là où des décisions de
refus de transmettre les maquettes de masters ont été prises, il est nécessaire de s'y tenir résolument, et pour ceux qui hésitaient encore, le moment est venu de s'engager dans cette voie.
Je propose aussi d'envisager désormais partout des actions de
GRÈVE, comme l'ont déjà fait des collègues dans de nombreuses universités (rétention des notes, grève des cours, grève des HC : l'opportunité et l'efficacité de telle ou telle modalité dépendent beaucoup des situations locales, des disciplines).
Une liste des actions en cours est tenue à jour sur
une page du site de "Sauvons l'Université" :
 

 

17 janvier 2009,

René Cori
Maître de conférences de mathématiques
Université Paris Diderot (Paris 7)


Note. Le communiqué des deux ministres, auquel j'ai ajouté des commentaires personnels, est disponible sur cette page (html)
ou dans ce document pdf téléchargeable (attention : les annotations sous forme de post-it peuvent ne pas être lisibles si on utilise une simple visionneuse pdf, mais le problème ne se pose pas avec Acrobat Reader).